Il y a, dans toute société, une chose qui précède l’État : des parents qui se penchent sur un enfant et décident de lui transmettre ce qu’ils ont reçu. Ce devoir n’a pas été inventé par un ministère et ne lui a jamais été délégué. Le droit international le rappelle sans ambiguïté : « Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants » (Déclaration universelle des droits de l’homme, article 26.3), formule reprise par l’article 2 du protocole additionnel à la Convention européenne des droits de l’homme. En France, le Conseil constitutionnel a érigé la liberté de l’enseignement en principe fondamental reconnu par les lois de la République dès 1977. Sur le papier, la famille est première. Dans les faits, elle demande désormais une autorisation.
Depuis la loi du 24 août 2021, l’instruction en famille (IEF) n’est plus un droit déclaré mais une autorisation administrative annuelle, accordée au titre de quatre motifs limitatifs. Le régime transitoire dit « de plein droit » s’est éteint en 2024. Quatre ans après, le bilan est chiffrable.
« Il est temps de rétablir ce grand principe qu’on semble méconnaître, que les enfants appartiennent à la République avant d’appartenir à leurs parents. »
Danton, Convention, 13 août 1793
L’effondrement
72 369 enfants instruits en famille en 2021–2022 ; 47 802 en 2023–2024 ; 30 644 au 1er novembre 2024. Une baisse de 57 % en trois ans, établie par la Cour des comptes (rapport S2025-0795, 26 juin 2025). Le niveau actuel passe sous celui de 2019–2020, environ 48 000 enfants : la réforme n’a pas seulement résorbé la vague du confinement, elle a effacé quinze ans de croissance.
Derrière chaque unité de ce décompte, il y a une table de cuisine, un cahier, une mère ou un père qui a réorganisé sa vie. Et de plus en plus souvent, une lettre de refus.
Le trompe-l’œil statistique
Les taux de refus affichés pour 2022–2023, autour de 10 %, intègrent 43 824 autorisations de plein droit accordées quasi automatiquement aux familles déjà engagées. Isolées, les demandes réellement examinées au fond affichaient déjà 27 % de refus, soit plus d’une sur quatre. En 2024–2025, premier exercice sans plein droit, le ministère recense 9 330 refus, environ 23 % des dossiers, cette fois sur la totalité. La sélection ne s’est pas durcie : elle s’est généralisée.

Le handicap devenu sésame
Sur les 30 644 autorisations de 2024–2025 : 9 795 pour état de santé ou handicap, 10 437 au titre du motif 4 (« situation propre à l’enfant »), 8 831 pour itinérance ou éloignement, 1 581 pour pratique sportive ou artistique intensive. Deux tiers relèvent d’une compensation, non d’un projet éducatif. Le motif santé demeure le moins refusé.
Le paradoxe est difficile à soutenir du regard : près de 49 000 élèves handicapés étaient sans accompagnant à la rentrée 2025. L’école inclusive renvoie chez elles les familles qu’elle ne sait pas accueillir, puis leur accorde l’autorisation d’y rester. On appelle cela un droit ; c’est un aveu.
Ce que les familles fuient
Le discours officiel présente l’IEF comme un retrait suspect. Il évite soigneusement d’examiner ce que les familles quittent.
En mathématiques, les élèves français de CM1 obtiennent 484 points contre 525 en moyenne OCDE (TIMSS 2023) ; 3 % atteignent le niveau avancé, contre 9 % en Europe. En calcul au CM2, la chute atteint 1,2 écart-type entre les générations nées dans les années 1970 et celles des années 2000. La baisse touche tous les milieux, les bons élèves comme les autres. Ce constat n’est pas celui d’un lobby : il émane du Haut-commissariat à la stratégie et au plan, juin 2025.
Quant au harcèlement, l’écart entre les sources est en soi une information. Le ministère avance 2 à 4 % d’élèves victimes ; le baromètre de l’association e‑Enfance, réalisé en mai 2025, en trouve 35 % à l’école et au collège, 37 % au lycée. Parmi les enfants aujourd’hui autorisés en IEF au titre de la santé, beaucoup sont des enfants brisés par l’institution qui prétend ensuite juger leurs parents.
Deux poids, deux académies
La Cour des comptes constate que les critères d’autorisation varient fortement d’une académie à l’autre, que les maires n’exercent presque jamais les vérifications qui leur incombent, et que 93 % des premiers contrôles pédagogiques sont jugés satisfaisants. Autrement dit : le dispositif écarte des familles dont l’instruction, lorsqu’elle est effectivement contrôlée, se révèle conforme.
Les blogs de parents, longtemps consacrés aux méthodes et aux ressources, se sont convertis en journaux de procédure : enquête de la mairie, contrôle académique, recours. Le contentieux en référé a progressé de 71 % entre 2022–2023 et 2024–2025, dont 80 % sur le motif 4.
Le séparatisme, motif oublié
La loi de 2021 fut votée au nom de la lutte contre le séparatisme. Ni le rapport de la Cour des comptes ni les réponses ministérielles publiées ne quantifient les cas effectivement rencontrés. Les associations auditionnées en juin 2026 par la mission d’information de l’Assemblée nationale rapportent que l’argument n’occupe plus le centre des échanges. Il aura suffi à faire disparaître 57 % des effectifs. Les conclusions parlementaires sont attendues à l’automne 2026.
Le cercle s’élargit
L’enseignement hors contrat, qui ne s’était guère mobilisé en 2021 aux côtés des familles IEF, subit désormais des contrôles renforcés. Une note du 5 juin 2025 étend la surveillance au privé sous contrat, après commission d’enquête parlementaire. Le portable est interdit au lycée à la rentrée 2026 ; la majorité numérique à 15 ans, votée, bute sur le droit européen. Dans le même temps, l’obligation de formation des 16–18 ans laissait 58 % des jeunes concernés sans solution en 2023, sans sanction ni pilotage (Cour des comptes, mars 2025). L’État contraint là où il contrôle et s’abstient là où il devrait accompagner.
Ceux qui espéraient être épargnés en se taisant apprennent la vieille leçon : une liberté qu’on laisse retirer au voisin ne protège plus personne.
Le verrou
Le 10 juin 2026, la Cour de cassation a jugé qu’une pratique antérieure réussie et de bons résultats ne constituent pas une excuse valable au défaut de scolarisation (n° 25–87.438). La voie de la désobéissance éducative est fermée.
Reste la question que la loi n’a pas tranchée et qu’aucun formulaire ne posera : à qui l’enfant est-il confié ? La réponse française tient aujourd’hui dans un délai de trente jours et quatre cases à cocher.

