L’intelligence artificielle s’invite désormais jusque dans la réflexion pastorale la plus exigeante. Depuis trois ans, Piper multiplie les expériences avec ChatGPT, en observe les capacités réelles et cherche, en parallèle, à en définir les limites spirituelles. De ces tâtonnements se dégage aujourd’hui une position cohérente : ni rejet total de l’outil, ni adhésion naïve à ses promesses, mais une distinction rigoureuse entre ce qu’une machine peut produire et ce qu’elle ne pourra jamais être.
Un pasteur qui a testé l’outil, pas un théoricien de salon
Sa réflexion sur l’IA ne part pas d’une posture théorique mais d’une expérience concrète : en octobre 2023, dans un épisode intitulé « John Piper et ChatGPT », il raconte avoir découvert l’outil lors d’une discussion au sein du corps professoral du séminaire dont il est chancelier. Il fait produire à ChatGPT un texte sur Augustin et l’amour désordonné, jugé assez bon pour obtenir une note de passage dans un cours universitaire. Mais ce qui le marque vraiment n’est pas la qualité générale du texte : c’est de découvrir que l’IA peut écrire « à la manière de John Piper », au point qu’une phrase entièrement inventée sonne comme authentiquement piperienne. Il identifie là un danger précis, qui dépasse largement son propre cas : l’IA peut faire croire qu’un auteur, un pasteur, un théologien ou un mouvement entier a dit quelque chose qu’il n’a jamais dit.
Intelligence sans âme : la distinction théologique centrale
Piper raisonne depuis sa théologie du plaisir chrétien, résumée par sa formule célèbre : « Dieu est le plus glorifié en nous quand nous sommes le plus satisfaits en lui. » Pour lui, l’intelligence humaine n’existe pas seulement pour calculer juste ; elle doit permettre de connaître Dieu, de percevoir sa gloire, de l’aimer et de l’adorer. Une machine peut produire quelque chose qui ressemble à s’y méprendre à de l’intelligence sans posséder ce qui en constitue, selon lui, le cœur : il parle d’une intelligence « sans affection ». En février 2025, il pousse l’expérience plus loin en demandant lui-même à ChatGPT un texte d’environ 800 mots « dans la théologie et le style de John Piper » sur les dangers de l’IA pour un pasteur. Le résultat est produit en cinq secondes, et Piper reconnaît qu’un auditeur aurait difficilement pu deviner qu’il s’agissait d’un texte généré : introduction, développement en plusieurs points, références bibliques, raisonnement théologique et conclusion exhortative, tout y est. Piper a ainsi utilisé ChatGPT pour demander à ChatGPT ce que John Piper penserait de ChatGPT.
Information oui, substitution non
Sa position n’est pas anti-IA. Il distingue deux usages fondamentalement différents. Le premier, obtenir de l’information, lui semble une évolution technologique assez naturelle, comparable aux dictionnaires, encyclopédies ou commentaires bibliques que les chrétiens ont toujours utilisés. Le second usage, faire produire le contenu à sa place (un sermon, une méditation, un article), l’inquiète nettement plus. Sa formule résume toute sa position : utiliser ChatGPT pour l’information et l’inspiration, ne pas l’utiliser pour la composition sans en créditer l’origine. En avril 2026, dans un épisode intitulé « Là où l’IA échoue », il déplace la question : il ne demande plus « que peut faire l’IA », mais « où échoue-t-elle ». Sa réponse s’ancre dans le Psaume 86 et la destinée des nations, appelées à venir adorer Dieu et glorifier son nom. Pour Piper, le critère de réussite d’une machine n’est tout simplement pas le même que celui d’un être humain créé à l’image de Dieu.
Anti-substitution, pas anti-IA
L’écosystème éditorial du site chrétien où publie Piper prolonge cette ligne en 2026. En mai, Greg Morse, dans un article intitulé « La prédication artificielle : la tentation de l’IA », avertit contre le remplacement de la dépendance envers le Saint-Esprit par des outils, à travers l’image de Josué à Jéricho, où la stratégie divine paraît absurde à l’intelligence humaine mais où la victoire vient de Dieu, et à Aï, où Israël, se croyant capable de gérer seul une situation simple, connaît la défaite. En février, Samuel James, dans un article intitulé « Comment l’IA te façonne-t-elle ? Trois principes pour un usage sage », rappelle qu’une IA ne peut ni aimer, ni prier, ni manifester de patience ou de tendresse, ni entrer dans une véritable relation spirituelle. La synthèse de toute la pensée de Piper tient en une phrase : l’IA peut produire une parole sur Dieu, elle ne produit pas une vie avec Dieu. Il n’est donc ni dans le camp qui diabolise l’outil, ni dans celui qui annonce le remplacement des pasteurs par des machines. Sa ligne est plus fine : utiliser l’IA si elle aide à connaître, réfléchir et travailler, mais ne jamais lui donner la place qui revient à Dieu, à sa Parole, au Saint-Esprit, à la prière et à la responsabilité humaine.

