Un « père spirituel » tanzanien accusé par six femmes d’abus sexuels et de manipulation psychologique. Une prédicatrice américaine devenue star des réseaux sociaux, qui le défend envers et contre tout. Entre les deux, une doctrine de la « transmission d’onction » qui explique, en creux, comment un système d’emprise a pu prospérer pendant huit ans dans l’indifférence quasi générale.
Un homme, un titre, une autorité
GeorDavie dirige GeorDavie Ministries International depuis Arusha, en Tanzanie. Il est présenté à l’international comme un prophète puissant, capable de miracles, de guérisons et de délivrances spectaculaires. Mais c’est surtout par ricochet qu’il est devenu connu du grand public occidental : il est le mentor revendiqué de Kathryn Krick, fondatrice de la Five-Fold Church (5F Church) à Los Angeles, dont les vidéos de délivrance cumulent des millions de vues.
Kathryn Krick l’appelle publiquement son « père spirituel ». Elle affirme avoir reçu de lui un « manteau » ou une « onction » qui fonderait, en partie, la légitimité de son propre ministère. C’est cette chaîne de transmission qui mérite d’être interrogée, bien avant que n’éclatent les accusations.
Une doctrine qui prépare le terrain
La confession de foi de GeorDavie reprend les fondamentaux évangéliques classiques — Trinité, divinité du Christ, salut par grâce. Mais plusieurs éléments s’en écartent dangereusement.
D’abord, l’idée que Dieu ne serait pas limité par ce qui est écrit dans la Bible. Une affirmation en apparence anodine, mais qui ouvre la porte à des révélations personnelles échappant à tout contrôle scripturaire — la porte, donc, à l’arbitraire d’un homme.
Ensuite, une théologie de la domination et de la prospérité : passer de l’échec au succès, de la pauvreté à l’abondance, de la médiocrité à la grandeur. Le Royaume tel que Jésus l’enseigne, fondé sur le renoncement à soi et le service, y est largement supplanté par une logique de réussite matérielle, y compris via le principe du don-semence censé produire un retour.
Mais le point le plus significatif reste celui de l’« impartation » et de l’onction transmise de père spirituel à fille spirituelle. Ce mécanisme installe une dépendance : l’autorité d’un ministère ne repose plus uniquement sur l’Écriture ou le fruit spirituel visible, mais sur la proximité avec un homme investi d’un pouvoir supposé unique. Un tel système, une fois en place, rend toute critique du mentor extrêmement coûteuse pour le disciple — puisque le remettre en cause revient à remettre en cause sa propre légitimité.
C’est précisément dans ce cadre que les accusations les plus graves ont émergé.
Le mode opératoire dénoncé par six femmes
Une enquête journalistique du média The Guru Magazine, menée par Be Scofield (publiée sur HBO, Vice, CNN, The New York Times, etc.), documente au moins six cas de victimes ou de témoins directs, répartis entre Los Angeles, la Tanzanie et l’Afrique du Sud. Le mode opératoire décrit est cohérent d’un témoignage à l’autre : des séances de « délivrance », en privé ou par téléphone, détournées pour interroger les femmes sur leur intimité sexuelle, leur demander de se toucher pendant la prière, sous couvert de « purification » de marques ou de malédictions spirituelles. Certaines femmes rapportent également des sollicitations sexuelles directes, assorties de la promesse d’une « impartation » spirituelle en échange.
Le témoignage le plus détaillé est celui de Melissa Archer, ancienne membre de la congrégation de Kathryn Krick. Elle affirme n’avoir jamais demandé de prière concernant ses parties intimes, mais une simple séance de délivrance générale — c’est GeorDavie, dit-elle, qui aurait introduit le sujet, l’interrogeant sur sa pilosité, lui demandant de se toucher pendant l’appel, et prétendant pouvoir la voir « nue » de façon prophétique pour justifier ses questions. Elle décrit également une seconde conversation où il l’aurait interrogée sur son désir pour un homme qu’elle avait embrassé, avant de lui proposer une « alliance » personnelle — proposition qu’elle dit avoir refusée. Elle y voit une manipulation progressive destinée à tester ses limites, une forme de conditionnement typique du grooming (manipulation consistant à tester progressivement les limites d’une personne) spirituel.
D’autres témoignages s’ajoutent : une victime anonyme à Los Angeles ayant signalé une agression en 2018, deux femmes en Tanzanie décrivant des abus sexuels directs, et deux femmes sud-africaines dont la pasteure Ansie Visser a pu consulter les messages où GeorDavie proposait explicitement une relation sexuelle contre une onction spirituelle.
Face à ces accusations, GeorDavie a publié une réponse détaillée niant catégoriquement toute intention ou conduite sexuelle. Il explique ses propos par un choix culturel de communication « directe », l’anglais n’étant que sa troisième langue, et affirme que les questions posées s’inscrivaient dans un cadre exclusivement pastoral de délivrance d’une oppression démoniaque. Il conteste également avoir jamais proposé une « alliance » personnelle, et rejette en bloc les accusations sud-africaines. À ce jour, aucune procédure judiciaire n’a abouti à une condamnation : l’affaire repose sur des témoignages, des enregistrements et des correspondances, non sur un verdict.
Août 2026 : l’audio, le déni et la loyauté réaffirmée
Depuis la publication de l’enquête du Guru Magazine le 6 août 2026, l’affaire a connu plusieurs rebondissements significatifs. Le 10 août, le même média a diffusé l’enregistrement audio de la séance de délivrance téléphonique entre GeorDavie et Melissa Archer. On y entend le prophète tanzanien diriger progressivement la conversation vers des questions explicitement sexuelles : il demande à la jeune femme de se toucher les seins et le sexe « dans le nom de Jésus », s’enquiert de sa pilosité pubienne, affirme voir des « tags » de sorcellerie liés à des actes sexuels sur son corps, et lui déclare même qu’un message spirituel « Sex with women only » lui est attaché. Archer, qui n’avait jamais évoqué ces sujets, explique avoir obéi uniquement parce qu’il prétendait discerner ce qu’elle ne pouvait pas voir.
Quelques jours plus tard, GeorDavie a publié une réponse officielle de dénégation catégorique : il rejette toute agression, toute conduite sexuelle inappropriée pendant la prière, toute instruction de se toucher, et tout usage de sa position pastorale à des fins personnelles. Kathryn Krick, de son côté, a réaffirmé publiquement son soutien indéfectible : « Je me tiens à ses côtés et je le ferai toujours, parce qu’il est un vrai prophète et qu’il est totalement pur. »
Ces déclarations, diffusées sur les réseaux et commentées massivement, n’ont pas clos le débat. Elles ont au contraire relancé les interrogations déjà présentes dans l’enquête : comment une dirigeante qui affirme avoir été alertée dès 2018 peut-elle continuer à présenter son mentor comme « pur, semblable au Christ », alors que des enregistrements et des messages concrets sont désormais accessibles ? L’absence de procédure judiciaire aboutie laisse l’affaire dans le domaine des témoignages et de la crédibilité. Mais la publication de l’audio et le double mouvement de dénégation + loyauté absolue rendent encore plus visible le mécanisme décrit plus haut : une doctrine de l’onction transmise qui rend presque impossible, pour le disciple, de remettre en cause la source sans s’effondrer soi-même.
Kathryn Krick : entre fruits réels et signaux d’alerte
C’est là que le rôle de Kathryn Krick devient central. Selon l’enquête, lorsque les premières alertes ont circulé dès 2018, environ la moitié de sa petite congrégation — une dizaine de femmes sur une vingtaine — a quitté l’église en raison de ces accusations. Sa réaction, documentée par des courriels et messages, n’a pas été de suspendre la relation ni d’ouvrir une enquête interne, mais de défendre son mentor, qualifiant les accusatrices de menteuses et affirmant que GeorDavie était « pur, semblable au Christ ».
Il serait pourtant injuste de réduire Kathryn Krick à cette seule zone d’ombre. Son ministère revendique des guérisons, des délivrances et des conversions réelles, documentées par de nombreux témoignages, et une partie du monde charismatique continue de la soutenir, estimant que les critiques viennent surtout d’opposants au ministère de délivrance en général. Mais d’autres responsables, y compris dans les milieux pentecôtistes, s’inquiètent de la personnalisation croissante de son ministère, de la place démesurée accordée à son « père spirituel », et du manque de redevabilité extérieure — un défaut structurel qui a précisément permis à l’affaire GeorDavie de perdurer huit ans sans conséquence publique majeure.
Une déclaration de Kathryn Krick résume à elle seule le problème : elle explique devoir sa propre onction au fait d’être restée, « sans aucune honte », connectée à la source qu’est son père spirituel. Une phrase qui, à la lumière des accusations portées contre cet homme, prend un relief particulièrement troublant.
Discerner sans juger, ni se taire
L’Écriture ne demande ni la crédulité aveugle ni la condamnation hâtive, mais l’examen : « Éprouvez les esprits, pour savoir s’ils sont de Dieu » (1 Jean 4.1). Elle rappelle aussi que des œuvres spectaculaires — miracles, prophéties, guérisons — ne suffisent jamais à garantir qu’un ministère vient de Dieu (Matthieu 7.22–23), et que toute accusation portée contre un responsable doit être examinée avec sérieux, non balayée par loyauté (1 Timothée 5.19–21).
L’affaire GeorDavie illustre un mécanisme classique des dérives sectaires : une doctrine de l’onction transmise crée une dépendance verticale ; cette dépendance rend le disciple incapable de remettre en cause le mentor sans se remettre lui-même en cause ; et cette incapacité protège, de fait, celui qui abuse de sa position. Ce n’est pas un hasard si les six témoignages recueillis décrivent tous le même schéma : détournement de la prière, intrusion dans l’intimité, promesse d’un bénéfice spirituel, exigence de silence.
Reste la question que chaque chrétien devrait se poser face à un ministère puissant : sommes-nous conduits vers Christ et sa Parole, seul médiateur légitime (1 Timothée 2.5), ou vers la dépendance à un homme, à son onction, et au silence qu’elle exige ?
Sources anglophones
- Be Scofield, « L.A.‘s Viral Exorcist Kathryn Krick Knew of Prophet’s Sexual Abuse Allegations », The Guru Magazine, 6 août 2026 : https://www.gurumag.com/l‑a-s-viral-exorcist-kathryn-krick-knew-of-prophets-sexual-abuse-allegations/
- « Kathryn Krick Knew Of Sexual Abuse Allegations Against Mentor, Defends Him as ‘Pure, Christ-like’ Anyway », Protestia (reprise de l’enquête du Guru Magazine) : https://protestia.com/2026/08/07/kathryn-krick-knew-of-sexual-abuse-allegations-against-mentor-defends-him-as-pure-christ-like-anyway/
- « Kathryn Krick Accused of Knowing About Sexual Abuse Allegations Against Her ‘Spiritual Father’ for Years », Jubilee Cast, 11 août 2026 : https://www.jubileecast.com/articles/38570/20260811/kathryn-krick-accused-of-knowing-about-sexual-abuse-allegations-against-her-spiritual-father-for-years.htm
- « Ruslan Talks to Whistleblower About Claims That Kathryn Krick Knew of Sexual Abuse Allegations Against ‘Spiritual Father’ GeorDavie », Church Leaders : https://churchleaders.com/news/2221148-ruslan-whistleblower-kathryn-krick-sexual-abuse-allegations-geordavie.html
- Chaîne YouTube ayant relayé l’enquête, avec lien vers l’article original du Guru Magazine : https://www.youtube.com/watch?v=F0GAsSnHsfY

